One Shot #1 — David Keichinger : l’innovation au cœur des apps

One Shot, le podcast de The One Studio, reçoit David Keichinger, Tribe Tech Lead chez Accor, pour parler d’innovation au cœur des applications. Animé par Alexandre Bour, fondateur de The One Studio, ce premier épisode explore le quotidien de la tech chez l’un des géants de l’hôtellerie : comment construire et faire grandir des équipes mobiles, l’innovation vue comme « améliorer l’existant », la stratégie IA d’Accor, les échecs assumés, le débat CDI vs freelance, et pourquoi l’humain reste au cœur du digital.

Ce qu’il faut retenir

  • Innover, c’est améliorer l’existant — pas sortir quelque chose de son chapeau. David se décrit comme un « mixologue du digital » : mixer budget, équipes et visions (stratégie, business, produit, tech).
  • Construire des équipes tech engagées sur le produit : ouvertes, actives, participatives — la tech au service du produit, pas la tech pour la tech.
  • Stratégie IA sur 3 axes chez Accor : outillage tech (génération de code), produit (user stories, tests), et expérience client — avec une forte acculturation des équipes. L’IA n’y remplace pas l’humain.
  • Assumer ses échecs : POC de réalité augmentée et visites en cardboard — « on a toujours tort d’avoir raison trop tôt ».
  • CDI vs freelance : pas de dogme, une question de mindset et de choix personnel, dans le respect des autres.
  • L’humain d’abord : « si tu ne peux pas bosser avec quelqu’un avec qui tu aurais envie de prendre un café… » — l’ADN de The One Studio.

À propos de The One Studio

The One Studio est un collectif passionné de tech et de product. Découvrez nos services (renfort d’équipe tech, équipes dédiées, product management, design UX/UI) ou contactez-nous. Retrouvez tous nos épisodes sur la page Média.

Transcription complète de l’épisode

Transcription de l’échange entre Alexandre Bour (fondateur de The One Studio) et David Keichinger (Tribe Tech Lead, Accor). Éditée pour la lisibilité.

Moi, je vois ça comme un un mixologue du digital. C’est comme si tu faisais un cocktail, tu as des tas d’ingrédients devant toi. L’objectif c’est de réussir à mixer un petit peu tous ces éléments.

L’innovation, c’est pas sortir quelque chose de son chapeau que personne n’a vu. C’est d’utiliser quelque chose qui existe déjà et de l’améliorer.

Tu vois Alexandre disait ça, ça m’a fait beaucoup rire. Il a dit un truc très juste.

Je ne bosse plus du tout avec des connards.

C’est con à dire. Mais en vrai, si tu peux pas bosser avec quelqu’un avec qui tu aurais envie de prendre un café, va se faire chier, quoi.

Bonjour à tous, je suis Alexandre le fondateur de The One Studio, un collectif de Cool Kid passionné par la tech et product. Et bienvenue dans One Shot, notre premier podcast pour pouvoir parler de tech, d’actualité, rencontrer les personnes qui créent ce monde digital. On va parler aujourd’hui de plein de choses et on va entrer dans le quotidien d’un des géants de l’hôtellerie, avec notamment un des membres de la team mobile du groupe Accor. J’ai le plaisir d’accueillir David Keichinger. David, je suis ravi de pouvoir te parler aujourd’hui et de t’intégrer sur cette première édition de One Shot. Comment vas-tu ?

Ça va très bien et puis enchanté aussi Alexandre de participer à ce podcast. Merci beaucoup d’avoir répondu présent.

C’est hyper important pour moi, ça va me permettre de poser plein de questions, d’entrer dans le quotidien d’une des applications les plus utilisées dans le monde. Accor, c’est un groupe hôtelier gérant, le numéro 1 pratiquement mondial. Si on enlève les US et la Chine, tu es dans la création d’une des applications qui entre dans le quotidien de plein de gens. Comment est-ce qu’on fait ça ? Par quoi on commence ? Qui est David Keichinger ? Qui est l’homme qu’on a le plaisir de recevoir aujourd’hui ?

David Keichinger, donc Tribe Tech Lead côté Accor sur la Tribe application mobile. Moi je suis chez Accor depuis 10 ans, 10 ans sur l’application mobile. Donc je dirais presque un peu un de mes bébés dans ma vie professionnelle. Application mobile qu’on a fait grandir qui aujourd’hui réussit à atteindre des objectifs plutôt sympathiques et ambitieux.

Quand on pense à une application mobile, forcément on pense à ce qu’il y a autour. L’application, elle vient servir un but connexe à des hôtels. Comment ça se passe typiquement quand on veut construire une app pour un géant de l’hôtellerie ou si demain quelqu’un a envie de construire une app pour un hôtel en propre ? Comment ça fonctionne ? Quelles sont les idées qu’on doit avoir en tête pour créer quelque chose qui fonctionne ?

Si tu parles au niveau hôtelier indépendant ou au niveau hôtelier groupe, les premières choses à savoir, c’est quelle est la clientèle qu’on veut adresser, quels sont les besoins qu’on veut fournir, être conscient du marché aussi. Aujourd’hui le marché de l’hôtellerie d’un point de vue applicatif est aussi beaucoup drivé par ce qu’on appelle les OTA, les online travel agency. Donc tout ce qui est Booking, tout ce qui est Expedia. Donc si tu devais commencer à créer ton application pour ton hôtel ou ton groupe d’hôtels, ce serait déjà de te dire : qu’est-ce que je vais avoir de différenciant par rapport à un Booking, un Expedia ? Qu’est-ce qui peut me démarquer et qu’est-ce qui ferait que les clients viendraient me voir ?

Ça fait 10 ans que tu es sur ce job-là. Comment ça a évolué sur ces 10 dernières années pour toi ? Tu n’étais pas forcément à ce poste-là avant j’imagine.

Effectivement, je suis arrivé chez Accor dans un contexte plutôt sympathique. Il y a 10 ans de ça, Accor se lançait dans son premier plan d’accélération digitale. À ce moment-là, il y avait déjà des fondements de distribution web et app, mais il y avait un enjeu stratégique de booster cette présence digitale par rapport au reste du marché. Il y avait un besoin de renforcer les équipes et de voir ce qu’on pouvait développer. Donc je suis arrivé dans ce contexte-là en tant que chef de projet tech sur une application qui avait déjà quelques années d’ancienneté mais qui était principalement une grosse coquille vide qui embarquait un site web. Premier objectif : comment est-ce qu’on monte une équipe de développement mobile et comment est-ce qu’on crée une application native à hauteur des attentes des clients.

Application native, j’imagine sur deux OS différents.

À l’époque même trois, parce qu’à l’époque on desservait aussi les BlackBerry. Solution qui est morte relativement vite, donc on est restés focalisés sur iOS et Android. Et puis ensuite un pendant application mobile web mobile et desktop.

Tu as participé à la création d’une équipe, voire de plusieurs équipes qui ont dû évoluer avec le temps. Tu as grandi en parallèle du projet, des équipes, des ambitions d’Accor. Comment on fait quand on est opérationnel dans un groupe comme Accor pour garder les pieds sur terre, réussir à créer une app qui va servir beaucoup de gens, des clients extrêmement différents, et conserver un niveau de qualité très élevé ?

Il y a beaucoup de choses derrière cette question. Est-ce qu’on crée des équipes ? Oui, il faut faire naître ces équipes. C’est tout l’aspect stratégique : identifier quels sont les besoins, en nombre de personnes, en soft skills, en hard skills. Quelle typologie d’équipe on a envie de monter pour créer un projet ambitieux ? Ça prend du temps, on se cherche pas mal sur cette partie staffing, découverte des profils. Ensuite il y a tout l’aspect stratégie tech : qu’est-ce qu’on a besoin de mettre en place et quelle est notre vision court, moyen, long terme ? Parce qu’on ne sait pas quelle sera l’application de demain. On le voit très bien aujourd’hui avec l’avènement de l’IA où chaque jour est un nouveau jour. Dans la tech, chaque mois c’est un nouveau mois avec de nouveaux enjeux, de nouvelles opportunités. Donc comment est-ce qu’on se prépare à ça ? Il y a l’enjeu de personnes, l’enjeu de stratégie tech, et ensuite tout un volet produit business — là par contre ce n’est pas mon rôle, je laisserai ça à d’autres personnes plus compétentes.

Créer une équipe, déployer la stratégie au quotidien, ça veut dire que tu es garant d’un résultat. Mais j’imagine que tu as aussi la possibilité d’ajouter ta patte. Comment ça se traduit au quotidien pour toi et pour tes équipes ?

Pour nous côté équipe tech, ça se traduit par un engagement vis-à-vis du produit qu’on développe. On n’est pas là pour faire de la tech pour de la tech, on fait vivre un produit. La philosophie qu’on essaie d’impulser dans les équipes : soyez ouverts au produit sur lequel vous travaillez, soyez actifs, soyez participatifs. On vient pour trouver les meilleures solutions techniques pour faire évoluer le produit, mais aussi venez avec votre ressenti d’utilisateur, un petit esprit auto-entrepreneurial pour proposer des choses qu’on n’avait pas identifiées. D’un point de vue opérationnel, sur une itération de développement, on se laisse du temps pour la valeur business et produit, du temps pour la valeur tech, et du temps pour de la réflexion et un peu de R&D : des phases de POC, tester des petites solutions, ou faire de la veille pour savoir ce qui se passe chez les concurrents et sur le marché.

Tu as toujours été dans le monde du mobile ?

Non, je ne viens pas du tout du monde du mobile. Par contre j’ai toujours été dans la tech. J’ai commencé ma carrière il y a plus d’une vingtaine d’années en tant que développeur front. J’ai fait du front, du back, de la chefferie de projet sur des produits client lourds ou applications web. Et puis un jour est arrivé le mobile dans ma vie, et là ça a été un switch. Je me suis dit : il y a un souffle d’air frais qui arrive sur le marché de la tech avec les applications mobiles, j’ai envie de me lancer dedans. Une opportunité s’est présentée sur la chefferie de projet mobile, je m’y suis engouffré et depuis j’y suis resté.

Aujourd’hui, tu gères une partie du mobile et une partie du web chez Accor. Le rôle de Tribe Tech Lead, pour le commun des mortels, ça veut dire quoi concrètement ?

Je vais peut-être vulgariser avec une terminologie différenciante. Moi je vois ça comme un mixologue du digital. C’est comme si tu fais un cocktail : tu as des tas d’ingrédients devant toi. Tes ingrédients, ça va être du budget, des équipes, une vision stratégique, une vision business, une vision produit, une vision tech. L’objectif, c’est de réussir à mixer tous ces éléments et sortir des applications qui vont desservir les besoins du groupe pour lequel tu travailles. Donc en l’occurrence Accor : répondre non pas qu’aux besoins d’un client final mais aussi aux besoins des hôteliers, et essayer de faire une application qui a du peps et qui donne aux gens l’envie de l’utiliser.

Ça veut dire une dose de défi, parce que tu construis une maison : des fondations, l’architecture intérieure, extérieure. Comment vous arrivez à faire en sorte que ça fonctionne ? Les défis principaux, ils sont de quel type : tech, fonctionnel, business ?

C’est extrêmement compliqué. Tu as une part de pragmatique et une part d’inconnu, et ça tu ne pourras jamais t’en passer, parce que si tu veux être disruptif il faut partir un peu dans l’inconnu. Tu as du challenge technique : comment tu construis l’application de demain, comment tu prépares les bases. Ça passe souvent par de grosses phases de réflexion qui nous amènent parfois à une impasse : revoir complètement une stack technique, repartir sur un nouveau langage, une nouvelle architecture, aller chercher de nouvelles briques, ou passer par de l’IA pour nous assister. En parallèle, une application qui évolue avec les utilisateurs, les usages, le temps, avec une petite touche de peps pour être différenciante. Tu as toute une stratégie qualité : une fois l’app diffusée worldwide face à des millions d’utilisateurs, savoir identifier rapidement les soucis, qui peuvent être réseau (tech) ou d’usage (design, marketing). Comment ça se passe dans tel pays, quels sont leurs usages de paiement, d’e-commerce. Puis toute une stratégie business à l’échelle d’un groupe, avec une segmentation qui va de l’économique jusqu’à l’ultra-luxe. Et un dernier volet, les données : la data privacy, le respect des CNIL à travers le monde, l’antifraude sur une plateforme e-commerce, et l’accessibilité pour les utilisateurs en situation de handicap.

Vous traitez une application depuis la France pour le monde entier ? Est-ce que ce n’est pas un frein pour l’expérience ou l’acquisition sur de nouveaux marchés ? Comment vous faites pour avoir les meilleurs retours, un peu sur le principe du Think Global, Act Local ?

Tu as raison, on n’est pas 100 % agnostique de notre façon de penser française ou européenne, ça se ressent dans nos réflexions. C’est extrêmement compliqué de se projeter sur des marchés qu’on ne connaît pas du tout. On part sur deux ou trois pans : l’étude de marché (regarder les applications équivalentes à l’étranger, leurs designs, leurs façons d’opérer) ; les relais qu’on a dans les différents pays (business, marketing, produit, design, tech) qui nous disent leurs usages ; et l’aspect créativité : est-ce qu’on doit avoir une vision multi-pays ou faire du full spécifique par moment.

Un hôtel, ça reste une expérience physique. Quelle est la part des outils digitaux dans la responsabilité du succès d’un groupe comme Accor ?

Il y a une chose claire côté Accor : on ne veut pas du full automatisé, pas du full expérientiel digital, parce que l’hôtellerie ça reste avant tout l’humain. C’est important que nos clients soient bien accueillis, identifiés, accompagnés. Par contre l’outil digital, on a envie de l’utiliser pour simplifier certains parcours chronophages pour les équipes en hôtel et apporter plus de valeur. Au lieu de perdre du temps sur des petites tâches, on les automatise et le personnel se focalise sur son cœur de métier : accueillir le client. Concrètement, on essaie de transformer notre application en une sorte de compagnon de voyage. Exemple : la clé digitale — au lieu de passer par le desk, ta clé est sur ton smartphone pour ouvrir ta chambre. Tu ne peux plus la perdre.

Tu as d’autres features qui viennent impacter l’expérience client ?

On a pas mal de choses. Il faut voir un groupe comme Accor comme quelque chose de très hétérogène, il faut trouver des solutions qui conviennent à tout le monde. On peut faire de la location de VTC depuis l’application, réserver une voiture pour aller de l’hôtel à l’aéroport. L’application Accor a deux gros pendants : la réservation d’hôtel (inspirer le client jusqu’à sa réservation) et l’aspect compagnon de voyage une fois à l’hôtel (chat avec l’hôtelier depuis le smartphone, interactions autour de l’environnement proche, services événementiels). Et tout ça est raccordé au programme de fidélité : tu peux payer une partie des activités avec tes points fidélité Accor.

Il y a des features qui sur le papier étaient des bangers absolus et qui dans la réalité se sont avérées des flops ?

Je pense à un truc possible techniquement mais qui a été un flop en usage. Il y a des années, quand je suis arrivé chez Accor, on avait fait un POC en réalité augmentée : au bar de l’hôtel, tu scannes un QR code et sur le téléphone apparaît le cocktail associé en 3D, tu peux faire tourner le verre, voir la couleur, le détail. Ça allait être une révolution absolue… et en fait non. Autre exemple, avec les Cardboard de Google à l’époque : visiter la ville ou l’hôtel depuis ta chambre ou depuis chez toi. Pareil, ça a été un flop. Peut-être trop tôt (on remonte à 8 ans), peut-être pas assez immersif. On a toujours tort d’avoir raison trop tôt.

Ça me fait penser à l’Apple Vision. Est-ce que vous pensez l’intégrer dans l’expérience digitale d’Accor ?

Il y a eu un projet mené par Accor sur l’Apple Vision, pas côté application mobile, un side project d’une autre équipe pour l’ouverture d’un hôtel en particulier, avec un aspect immersif et historique. Ça a été un beau succès. Mais l’étaler à plus grande échelle, c’est un autre sujet, et aujourd’hui ça ne fait pas partie de notre roadmap prioritaire. On est un peu frileux à investir beaucoup de temps sans savoir ce que ça apporterait, et on est tributaire du fait que la personne en face ait un Apple Vision ou pas — ce n’est pas un device à la portée de tous.

Il faut le rappeler pour les auditeurs : Accor, c’était 100 % des talents propres, aujourd’hui ce n’est plus le cas. Vous êtes passés en mode asset light : vous n’êtes plus propriétaires des hôtels mais vous intégrez les marques dans le groupe Accor.

C’est ça. On est là pour offrir, sur la partie digitale, du service complémentaire.

À ton échelle, l’innovation pour toi, ça veut dire quoi et ça doit passer par quoi ?

Excellente question. Il y a l’innovation qu’on imagine dans ses rêves et l’innovation à proprement parler. L’innovation, ce n’est pas sortir quelque chose de son chapeau que personne n’a vu, c’est utiliser quelque chose qui existe déjà et de l’améliorer. À notre niveau, on est plus sur cette philosophie : être innovant chez Accor, c’est partir de l’existant et le rendre plus simple — plus simple à utiliser, à mettre en place, à comprendre. Si on parle de stratégie d’innovation sur 2025, on va parler IA comme beaucoup d’acteurs. Tu as deux grandes tendances : je suis réfractaire, j’en parle pas ; ou j’assume que je veux prendre ce virage de l’IA sans tout orienter dessus, mais je ne veux pas le rater. Nous, on a fait le choix de s’assumer sur l’IA et d’adresser trois volets. Un : est-ce qu’on parle d’IA pour le client, dans les solutions digitales ? Deux : de l’IA sur l’assistance tech (génération de code, GenAI) ? Trois : de l’IA sur l’assistance individuelle et opérationnelle (les agents et outillages pour simplifier des tâches) ? Nous, on adresse les trois. On ne parle pas juste d’un chatbot, on parle d’IA à tous les niveaux. Dans la roadmap tech 2025, il y a l’acculturation des équipes : tu auras toujours des personnes réfractaires à l’IA, quelles que soient les équipes. L’objectif n’est pas de changer leur philosophie, c’est de les rassurer, de les accompagner à comprendre pourquoi on s’oriente vers cette stratégie et ce qu’ils pourront en tirer. Côté produit, comment la tâche d’un product owner peut être accompagnée par l’IA — rédiger une user story, par exemple. Côté QA, ce que l’IA peut apporter sur la rédaction de tests automatisés. Et enfin ce que l’IA peut apporter à nos clients : on voit les grandes tendances, la SNCF le fait, beaucoup de groupes hôteliers se lancent avec des agents qui écoutent les besoins des clients.

Tu penses que ça aura quoi comme impact sur ton équipe ? Une équipe plus efficace qui se penche sur d’autres sujets, ou une réduction de la taille des équipes ?

Réduire les effectifs à date, moi je n’y crois pas du tout. C’est une des grosses craintes du moment, mais l’IA reste quelque chose de très froid aujourd’hui, et on a besoin d’information chaude, de sensibilité, de personnes qui perçoivent des interactions qui ne peuvent pas être interprétées : l’émotionnel du produit. À côté de ça, l’IA il faut la dompter, ce n’est pas magique : une partie des réponses peuvent être intéressantes et pertinentes, mais il faut savoir prendre du recul et vérifier. Cette facilité apparente se concrétise par un besoin de vérifier ce qui a été généré. Donc un risque que des personnes perdent leur emploi ? Je ne pense pas, pas dans les premières années. Plus tard, c’est compliqué de se positionner. Par contre, ça nous impose de faire un pas de recul sur nos métiers : l’IA peut m’accompagner sur des tâches répétitives à zéro valeur ajoutée, et me permettre de me focaliser sur ce qui a vraiment de la valeur.

À titre perso, tu as déjà fait quelques expérimentations ?

Oui. J’ai été assez longtemps un pseudo-réfractaire. Je suis un geek mais je ne me considère pas comme ça dans la vraie vie. Il y a des choses en tech qui m’intéressent de façon folle, d’autres où je me demande si ce n’est pas encore une tendance qui va s’essouffler. J’ai la chance d’être entouré de gens ouverts qui adorent partager, deux-trois personnes hyper intéressées par l’IA qui font des tests en permanence. Ça ouvre les chakras et permet de se dire qu’il y a beaucoup de choses intéressantes à explorer. Du coup, il n’y a plus une semaine où je ne suis pas passé sur un outil IA, soit pour simplifier une tâche pro, soit sur des side projects, soit juste pour explorer le potentiel. Je suis passé de néophyte à initié — pas encore expert. Être initié, très ouvert à ce qui se passe, je pense que c’est un pas que tout le monde doit faire.

On pense quoi de la question écologique de l’IA ? Moi je pense que l’IA crée une dette écologique instantanée, mais qu’elle nous fera gagner du temps en s’optimisant, comme les ordinateurs.

Je mets ça dans le même panier que la voiture électrique, où tu as un coût de lancement immuable. Le coût de lancement de l’IA, ce sont toutes les fermes de serveurs qui tournent en permanence, une consommation d’énergie qu’on n’imagine même pas. Est-ce que ça finira par compenser ? Aujourd’hui, c’est quelque chose qui nous dépasse complètement.

Il y a un truc qui m’intéresse grandement derrière le digital, c’est les hommes qui en font partie. C’est aussi pour ça qu’on a créé The One Studio : on est persuadés qu’on doit remettre beaucoup plus d’humain dans le processus créatif d’un produit. J’ai eu le sentiment ces dernières années que c’était une course à l’innovation, en ajoutant des choses parce qu’un concurrent l’a fait, sans se dire si c’est utile. Pour moi, une application, un produit, une entreprise dépendent des hommes qui l’activent.

Tu es arrivé dans ce monde par hasard ? Est-ce que c’était une vocation ?

J’aime beaucoup cette question. Quand j’ai fait mes études, j’étais très loin de m’orienter vers le digital. J’avais un objectif plus jeune : l’électronique, la domotique — je me disais que ça allait être sympa. Ça ne s’est pas fait, et c’est en me cherchant pendant mon cursus universitaire que j’ai vu plein d’autres choses, dont l’informatique. J’ai fait un DEUG généraliste (mécanique, électronique, informatique), puis licence et maîtrise informatique. Premier job, un peu douche froide : j’ai un master en exploration informatique des données (data mining, ce qui serait le big data aujourd’hui), j’ai commencé développeur PHP sur une petite application pour le groupe Thalès. Belle première expérience, à mi-chemin entre data mining et création d’application. Ensuite vraie coupure : je me retrouve dans un monde où il y a peu de besoins autour de ça, mais beaucoup autour de sites web et applications orientés data. C’est là que je fais le premier switch, sur des missions de création de sites web, de back-office, sur des technos que je ne connaissais pas. Après 4-5 ans, je me trouve essoufflé : le métier de l’informatique, ce n’est pas si fou que ça. J’ai adoré tous les clients (beaucoup de gros groupes, des missions pour l’armée), mais je me suis épuisé.

Quête de sens ?

Quête de sens, quête de où est-ce que ça va m’amener, qu’est-ce que je réalise, ça sert à qui. Puis une première opportunité sur de la gestion de projet, qui s’est redirigée vers la gestion de projet d’application mobile. Et là, comme je te disais, une bouffée d’oxygène incroyable. Cet environnement est incroyable, il y a plein de choses à faire, c’est plus simple, à la portée de tout le monde, avec un résultat quasi immédiat que tu peux utiliser dans ta main. Tu n’es pas obligé de lancer ton PC et d’attendre 20 minutes. Le petit déclic : je suis sur un environnement qui me permet d’accéder à bien plus de choses, de toucher des gens directement. De plus en plus l’open data se met en place, ce qui permet de créer des petites applications — c’est de l’innovation aussi : de la donnée utilisable par tout le monde mais que personne n’avait exploitée. C’est surtout l’usage plus régulier qui m’a inspiré. Après plus de 20 ans, le métier du digital pour moi c’est l’un des plus beaux métiers que je pouvais espérer. La domotique, je m’en dis pas si loin finalement. C’est un métier tellement ouvert, qui évolue tellement, que tu as l’impression d’avoir un boulevard infini devant toi. Mais métier extrêmement exigeant : à des personnes en reconversion ou des jeunes, je dis que c’est un métier où il faut aimer apprendre, aimer chercher, aimer faire de la veille, et le vivre avec beaucoup de passion.

L’erreur qui t’a le plus appris, ce serait quoi ?

Une grosse erreur qui m’a beaucoup appris : être honnête et transparent. J’ai connu une situation où, vis-à-vis d’un client, on ne pouvait pas se permettre de dire certaines choses. On a fait un gros nuage de fumée autour d’un projet, on s’est empêtrés dedans, et le jour où il se dissipe, on se dit qu’on aurait pu créer un cadre de confiance et on ne l’a pas fait. On se retrouve dans une situation très conflictuelle qu’on n’arrive plus à démêler. C’est gênant personnellement et professionnellement, et ce client tu ne pourras plus jamais retravailler avec lui. Mieux vaut affronter la difficulté tout de suite plutôt que de laisser la situation dans l’inconnu. Ça fait écho au nom de ce podcast, One Shot : en version one shot on rate des choses, parce que tu ne te projettes pas sur la durée. Une autre erreur : ne pas avoir eu assez confiance en moi. Se mettre des freins, c’est la meilleure chose pour ne pas avancer. Une fois que tu découvres qu’il y a plein de façons de lever ces freins, que ça aboutisse ou pas, au moins tu auras fait le test — c’est la meilleure façon d’évoluer. C’était surtout des croyances limitantes : j’aimerais faire ça mais je n’en ai pas la capacité, ou j’aimerais lancer telle fonctionnalité mais elle ne marchera pas, pourquoi je la lancerais.

Ce serait quoi le projet si tu n’étais pas chez Accor aujourd’hui ?

J’ai un pseudo-esprit auto-entrepreneurial : beaucoup d’idées qui fusent, bonnes ou mauvaises, mais je n’arrive pas à me lancer en solo. Dans quoi je voudrais me lancer, je ne sais pas encore. Ce qui est sûr, c’est dans quoi je ne me lancerais plus : il y a un an ou deux je me disais qu’il fallait se lancer dans des applications mobiles. Aujourd’hui, se lancer sur un secteur unique et très fermé est une mauvaise idée, il faut voir plus vaste. Cet amour pour les applications mobiles, petit à petit je me dis qu’il faut que je lâche un peu de lest et que je voie plus large pour mieux anticiper les mouvements du monde. En termes de métier, ça voudrait dire pourquoi pas être CTO ou gérer des parties web un jour. L’avenir nous le dira.

En dernier point, pour les personnes qui nous écoutent — des pairs ou des personnes qui veulent se lancer dans la tech, en grand groupe ou en individuel — tu conseilles quoi ?

Première chose : rester ouvert à ce qui se passe. C’est le point le plus important. Aujourd’hui, se dire qu’il ne faut pas se lancer dans l’IA et se fermer toutes les opportunités, c’est une mauvaise chose. Mieux vaut tenter, essayer les choses au risque de se tromper, au moins on a eu cette expérience, plutôt que de rester dans sa coquille en pensant qu’on sera protégé. Il faut anticiper l’avenir, il y a énormément de choses à faire, et ces choses ne seront pas celles qu’on vit aujourd’hui. Un développeur qui se dit qu’il sera développeur de telle techno toute sa vie, c’est à remettre en cause : vois plus largement.

Le grand débat CDI ou freelance, on en pense quoi ?

Gros débat, parfois houleux. Je ne suis pas fermé aux idées des uns ni des autres. J’ai toujours été salarié, donc je ne peux pas dire si le freelancing c’est mieux ou le mal absolu. Par contre je connais bien le monde du CDI, celui des ESN (la moitié de ma carrière en société de services), et le monde du client final. Tout ça c’est une question d’inspiration : si les gens ont envie d’être indépendants et de mener leur barque, c’est très bien ; ceux qui ont besoin d’un cadre le trouvent dans le CDI, très bien aussi. Ce qui fait le plus mal, c’est l’aspect comparatif — « un bon métier c’est celui-là, il faut être dans cette case pour avoir réussi sa vie », avec des normes d’influenceurs. On peut lancer le même débat sur le full remote. Tout le monde n’est pas fait pour le freelancing, ni pour le full remote, ni pour le présentiel, ni pour le CDI. Chacun doit trouver son inspiration, dans le respect des autres. Face à des collègues en CDI ou en freelance, c’est juste un statut : vous faites le même job, la même volonté, les mêmes aspirations. Dans nos équipes, on a pratiquement 70 % de prestation de service. Il y a une différence fondamentale que je vois avec le recul : le pourquoi. Si je me mets en tant qu’indépendant, quels sont les efforts que je vais mettre en place pour évoluer, pour avoir le choix d’être un jour développeur, le lendemain architecte ? Beaucoup de personnes se mettent en freelance sans avoir ce mindset d’auto-entrepreneur, drivées par de mauvaises raisons, et beaucoup en reviennent en se disant que ce n’était pas pour elles, qu’elles ont besoin d’un cadre, d’être accompagnées et formées. D’autres ont cette maturité et savent gérer leur carrière. On n’a pas tous cette même facilité à évoluer et à se faire évoluer.

Toi, au final, tu as fait les deux : CDI et auto-entrepreneur. Tu en penses quoi ?

J’ai commencé par du CDI, avec beaucoup d’alternance parce que j’ai un vrai problème entre théorie et pratique : j’ai besoin d’être dans le concret. Quand notre boîte a été rachetée, j’avais toujours cette idée de créer un truc plus petit. Je me disais : « un jour je donnerai du travail aux gens. » Aujourd’hui c’est ce que j’arrive à faire, permettre d’intégrer un job, une équipe, un environnement qui plaît, quelle que soit la modalité contractuelle. Dans un monde où tu as le choix de bosser avec n’importe qui, tu fais le choix de bosser avec des personnes très spécifiques. C’est pour ça que The One Studio réussit à grandir et à prospérer. Je ne regrette pas d’avoir tenté — j’aurais été très déçu de me réveiller dans 20 ans en me disant « je voulais le faire et je ne l’ai pas fait ». Je suis drivé par le « pourquoi pas » : tant que tu ne l’as pas testé, éprouvé, tant que tu n’as pas donné au moins 95 % de l’effort nécessaire, tu ne peux pas dire que ça ne fonctionne pas. Devenir chef d’entreprise, c’est être au four et au moulin, les vacances réduites parce que tu es présent pour tes clients. Tu as des dépendances clients et consultants, mais aussi des responsabilités. Je suis responsable à 100 % des outcomes, mais aussi de ma santé et de mon bien-être. Ça fonctionne pour moi, pas forcément pour d’autres — ma compagne est directrice de la communication en CDI, un job ultra prenant qui lui va très bien. Avoir sa propre structure ne veut pas dire épanouissement, ça dépend de comment tu vois ta vie et de tes critères de réussite.

Moi ce que j’aime pas, c’est la hiérarchie en dépit de la bonne intelligence. À partir du moment où je vois ça, je bloque et je me dis : les gars, c’est un peu con ce qu’on fait, pourquoi on ne ferait pas différemment ? Et si j’en arrive là, je me dis : je ne suis pas au bon endroit, il faut que je parte. Alexandre disait un truc très juste dans son émission One More avec Ken Gordon : « je ne bosse plus avec des connards », c’est con à dire, mais si tu ne peux pas bosser avec quelqu’un avec qui tu aurais envie de prendre un café, on va se faire chier. Je me suis rendu compte avec la naissance de mon fils qu’il faut que je fasse des choses qui me plaisent, que je bosse avec des gens sympas qui ne se prennent pas la tête et qui ont envie de faire du bien autour d’eux. Si ce n’est pas le cas, je ne me lance pas, sinon je vais y perdre mon âme. Et l’autre point : quand tu n’es pas bien à un endroit depuis très longtemps, il faut y aller. J’ai dit à ma compagne pendant six mois que j’allais démissionner, et un matin je me suis dit : ça fait six mois que je le dis et je ne l’ai pas fait. Il faut que j’arrête de dire que je vais faire un truc et de ne pas le faire. C’est très dur d’entrer dans l’action, parce que finalement tu es bien dans ta zone de confort. Mais je ne veux pas être la personne qui se dit qu’elle va faire un truc et qui n’ose pas. Que tu réussisses, c’est une autre histoire ; que tu oses, c’est ça qui définit peut-être un entrepreneur.

Je suis en phase pour dire que ce n’est pas fait pour tout le monde. Avec Elsa, notre chargée de com qui m’aide sur la stratégie de contenu, je disais : il y a ce qu’on fait, ce qu’on veut faire, ce qu’on dit qu’on fera, et ce qu’on met au milieu. On peut décider d’être une société comme les autres, des événements comme les autres, un site comme les autres. Moi je ne veux pas faire ça, je veux faire un truc qui sorte un peu de l’ordinaire, pas parce qu’on révolutionne 100 % du marché, mais parce qu’on va y aller avec une détermination et une envie de faire mieux sincère. Ce podcast, pour moi, c’est cette expression : on aurait pu faire un échange en visio sur Google et le résultat pourrait être similaire, mais ce qu’on vit quand on le fait est fondamentalement différent. Je veux laisser une trace de mon passage en me disant que j’ai donné 100 % de ce que je pouvais, 100 % de mon énergie et de mon envie de faire mieux, de me challenger, d’aider autrui. Juste me dire que j’ai osé faire un truc qui me donnait du sens.

Est-ce que tu penses que tu n’aurais pas réussi à faire ça dans un CDI ?

Je pense que je n’aurais pas réussi, parce qu’il y a une question de mandat : quelles sont les frontières du bac à sable qu’on te donne pour exécuter. Merci beaucoup David.

Merci à toi Alex. Très cool d’avoir pu échanger et voir ta perception du monde de la tech, tes réussites, tes échecs. Je pense que ça va apporter beaucoup aux personnes qui peuvent se demander ce que fait Accor, ce que ça veut dire de travailler sur un produit tel qu’une application worldwide, et comment garder cet esprit ouvert. Merci.